Jacobus Henricus van ’t Hoff (1852-1911) est un chimiste néerlandais considéré comme l’un des fondateurs de la chimie moderne, à la croisée de la chimie organique et de la chimie physique. Premier lauréat du prix Nobel de chimie en 1901, il a révolutionné la science en introduisant la notion de structure moléculaire tridimensionnelle et en établissant des lois fondamentales sur les vitesses de réaction et les équilibres chimiques. Tout au long de sa vie, ce savant polyvalent a conjugué imagination scientifique et rigueur expérimentale pour faire avancer la compréhension de phénomènes allant de la stéréochimie des molécules organiques à la pression osmotique en solution. Son parcours, depuis ses jeunes années à Rotterdam jusqu’à sa consécration internationale, retrace l’essor d’une nouvelle manière de penser la chimie, dont l’héritage demeure omniprésent aujourd’hui.
Jeunesse et formation
Jacobus Henricus van ’t Hoff naît le 30 août 1852 à Rotterdam, aux Pays-Bas, au sein d’une famille bourgeoise cultivée. Son père, médecin de profession, apprécie la valeur éducative des sciences mais considère à l’époque que la chimie n’est pas un métier suffisamment rentable ni « honorable » pour en faire une carrière (1). Le jeune Jacobus manifeste pourtant très tôt un intérêt prononcé pour les sciences pures. Adolescent, il se passionne autant pour la poésie romantique – en particulier celle de Lord Byron – que pour les idéaux positivistes en vogue, reflétant un esprit à la fois rêveur et rationnel (1). Soucieux de l’orienter vers une voie plus sûre, son père l’incite d’abord à suivre des études classiques, puis lui fait intégrer en 1869 l’École polytechnique de Delft afin qu’il devienne ingénieur (1). Van ’t Hoff obtient son diplôme technique en 1871, mais une expérience de travail pendant les vacances dans une raffinerie de sucre le persuade qu’une carrière industrielle toute tracée serait pour lui « d’un ennui mortel » (2). Résolu à poursuivre sa vocation scientifique, il s’écarte alors des attentes paternelles et décide de se consacrer pleinement à la chimie.
Après Delft, conscient de certaines lacunes théoriques, van ’t Hoff passe l’année académique 1871-1872 à l’Université de Leyde pour y approfondir les mathématiques (2). L’année suivante, en quête des meilleurs enseignements en chimie de son temps, il part en Allemagne rejoindre le laboratoire du célèbre chimiste Friedrich Kekulé à Bonn (2). Là, il s’initie aux méthodes de la chimie organique sous la tutelle de celui qui a formulé la structure en anneau du benzène. Remarquant les talents linguistiques de son élève néerlandais, Kekulé le recommande à son confrère Charles-Adolphe Wurtz à Paris, où la chimie organique est en plein essor. Van ’t Hoff s’installe donc en 1873 dans le laboratoire de Wurtz à Paris, où il côtoie notamment le jeune chimiste français Joseph-Achille Le Bel (1). Les deux étudiants, animés par le même intérêt pour la structure spatiale des molécules, échangent et travaillent dans une France encore meurtrie par la défaite de 1871, sans se douter qu’ils s’apprêtent à bouleverser une branche entière de la chimie. En 1874, à seulement 22 ans, Jacobus van ’t Hoff rentre aux Pays-Bas et obtient son doctorat en chimie à l’Université d’Utrecht, couronnant un parcours de formation internationale éclair (2). Sa thèse porte sur des acides organiques spécifiques, mais c’est une autre publication, parue quasiment simultanément, qui va attirer l’attention sur ce jeune chimiste audacieux.
La révélation de la stéréochimie
Dès la fin de 1874, avant même la soutenance formelle de son doctorat, van ’t Hoff publie un court traité qui va fonder la stéréochimie moderne (3). Dans ce mémoire de seulement une douzaine de pages, intitulé en néerlandais « Voorstel… » (titre long signifiant Proposition pour étendre les formules de structure dans l’espace), il avance une idée révolutionnaire pour l’époque : les atomes de carbone dans les molécules organiques s’organisent dans l’espace selon les sommets d’un tétraèdre régulier (3). Autrement dit, les quatre liaisons d’un atome de carbone tétravalent ne sont pas planes, mais dirigées vers les coins d’un tétraèdre, ce qui introduit la notion de structure moléculaire en trois dimensions. Van ’t Hoff démontre ainsi que si un carbone est lié à quatre substituants différents – un « carbone asymétrique » – la molécule résultante peut exister sous deux formes non superposables, image l’une de l’autre (comme des mains gauche et droite). Cette configuration explique le pouvoir rotatoire de certaines substances organiques sur la lumière polarisée, un phénomène jusqu’alors mystérieux. Le jeune chimiste établit ainsi un lien entre la structure chirale des molécules et leur activité optique, fournissant une explication élégante à la présence d’isomères jusque-là incompréhensibles par les formules planes classiques (3). Sans le savoir, van ’t Hoff rejoint par cette intuition un compatriote de laboratoire : au même moment, à Paris, Joseph Le Bel élabore indépendamment une théorie très similaire. Les deux scientifiques publient leurs conclusions presque simultanément fin 1874, posant ensemble les bases de la stéréochimie – l’étude de la structure spatiale des molécules – bien qu’ils l’aient fait de manière autonome. Van ’t Hoff choisit d’ailleurs de diffuser largement son idée en la publiant aussi en français dès 1875 dans un petit livre intitulé La Chimie dans l’espace, avant qu’une traduction allemande ne paraisse en 1877, préfacée par le chimiste Johannes Wislicenus (1).
L’accueil de cette théorie novatrice est initialement mitigé, voire hostile. Une partie de la communauté chimique, en particulier en Allemagne où dominent alors des figures plus conservatrices, se montre sceptique face à ces spéculations géométriques. Le cas le plus célèbre est celui du chimiste allemand Hermann Kolbe qui tourne publiquement en dérision les idées de van ’t Hoff. Dans un article vitriolique paru en 1877, Kolbe se moque du « Dr. J. H. van ’t Hoff de l’École vétérinaire d’Utrecht » qui aurait, selon lui, préféré chevaucher Pégase pour s’envoler vers le Parnasse chimique et imaginer les atomes disposés dans l’espace, plutôt que de se livrer à de la « chimie exacte » en laboratoire (4). Ce sarcasme cinglant illustre la difficulté pour un jeune chercheur de bousculer les dogmes établis. Isolé, Van ’t Hoff voit sa théorie largement ignorée dans ses premières années. Cependant, le vent tourne progressivement en sa faveur. Des chimistes de renom, tels que Wislicenus – convaincu du bien-fondé de la théorie et donc traducteur de son ouvrage en allemand – ou encore Viktor Meyer, commencent vers 1880 à soutenir l’approche stéréochimique (5). L’idée de l’atome de carbone tétraédrique finit par s’imposer comme une évidence explicative puissante, donnant naissance à une nouvelle branche de la chimie. Ce qui était une audace d’étudiant devient en quelques années un pilier de la chimie organique : en 1890, van ’t Hoff pourra écrire Dix années dans l’histoire d’une théorie pour retracer la conquête progressive de la communauté scientifique par la stéréochimie.
Parallèlement à cette éclosion intellectuelle, van ’t Hoff doit bâtir sa carrière. En dépit de son génie précoce, il peine au début à trouver un poste académique stable. En 1876, il accepte un modeste poste de professeur de chimie et de physique à l’École vétérinaire d’Utrecht, ce qui lui vaut d’ailleurs la pique condescendante de Kolbe citée plus haut (4). Mais très vite, sa notoriété grandissante le rend convoitable : dès 1877, l’Université d’Amsterdam le recrute comme lector (enseignant-chercheur), puis le promeut en 1878 professeur titulaire de chimie, minéralogie et géologie (1). À seulement 26 ans, Jacobus van ’t Hoff est désormais à la tête d’une chaire universitaire, bien décidé à poursuivre ses recherches novatrices. La même année 1878, il épouse Johanna Francina Mees, avec qui il fondera une famille de quatre enfants (deux filles nées en 1880 et 1882, et deux fils nés en 1883 et 1889) (13). Malgré une charge d’enseignement très lourde – il doit assurer des cours aussi bien en chimie qu’en géologie, et examiner un grand nombre d’étudiants de diverses filières – le jeune professeur continue à développer ses idées scientifiques. Cette immersion dans des disciplines variées stimule d’ailleurs sa créativité et l’originalité de sa pensée en chimie théorique (1). Van ’t Hoff est désormais lancé dans une carrière brillante à Amsterdam, et s’apprête à jeter les bases d’un nouveau domaine de la chimie.
Aux fondements de la chimie physique
Dans les années 1880, Jacobus van ’t Hoff oriente une partie de ses travaux vers les principes généraux gouvernant les réactions chimiques, contribuant ainsi à l’émergence de la chimie physique en tant que discipline. En 1884, il publie en français Études de dynamique chimique, un ouvrage qui synthétise les résultats de plusieurs années de recherches sur la cinétique chimique et les équilibres réactionnels (7). Dans ce traité, van ’t Hoff applique une approche résolument quantitative et thermodynamique à la chimie, inspirée par la loi d’action de masse énoncée quelques années plus tôt par les Norvégiens Guldberg et Waage. Il explore expérimentalement les vitesses de réaction et la position des équilibres chimiques, démontrant que celles-ci obéissent à des lois mathématiques précises. Surtout, il énonce le principe du déplacement d’équilibre sous l’effet de la température : à volume constant, lorsqu’on élève la température d’un système à l’équilibre, la réaction se déplace dans le sens qui absorbe de la chaleur (et inversement, une baisse de température favorise la réaction exothermique) (7). Ce principe, qualifié plus tard de principe de Le Chatelier – du nom du chimiste français qui le généralisera en 1885 à l’effet de la pression – est parfois aussi appelé principe de van ’t Hoff-Le Chatelier. Il fournit aux chimistes un outil prédictif crucial sur le sens des équilibres en fonction des conditions extérieures, traduisant en termes simples l’idée que le système « s’oppose » aux perturbations qu’on lui impose. En outre, dans ce même ouvrage de 1884, van ’t Hoff introduit une méthode graphique innovante pour déterminer l’ordre de réaction (c’est-à-dire la dépendance de la vitesse de réaction par rapport aux concentrations des réactifs), illustrant sa volonté de donner à la chimie une base scientifique aussi rigoureuse que celle de la physique (7).
L’année suivante, en 1885, van ’t Hoff s’attaque à un autre grand problème de la chimie de l’époque : le comportement des solutions diluées. Jusqu’alors, on connaissait mal la relation entre la concentration d’un soluté en solution et les phénomènes de pression que cela engendre. S’appuyant sur les mesures d’un botaniste, Wilhelm Pfeffer, concernant la pression exercée par l’eau sur une membrane semi-perméable séparant une solution (la pression osmotique), van ’t Hoff découvre une analogie frappante entre les solutions et les gaz. Il démontre que dans des solutions suffisamment diluées, la pression osmotique varie proportionnellement à la concentration de soluté et à la température absolue, suivant la même forme de loi que la pression des gaz parfaits (8). En d’autres termes, les lois classiques de Boyle-Mariotte et de Gay-Lussac, bien connues pour les gaz, s’appliquent également aux solutions diluées (8). Il propose même une équation formelle de la pression osmotique, qui n’en diffère de l’équation des gaz parfaits que par un coefficient, noté i, reflétant le nombre effectif de particules en solution (8). Ce facteur de van ’t Hoff permet d’expliquer pourquoi certaines substances en solution semblent exercer une pression plus grande que prévu : c’est le cas des électrolytes (acides, bases, sels) qui se dissocient en ions et produisent donc plus de particules dissoutes qu’il n’y a de molécules initialement dissoutes. En combinant mesures de pression de vapeur, abaissements du point de congélation et autres méthodes, van ’t Hoff parvient à déterminer cette valeur i pour divers solutés, prouvant que les lois de la thermodynamique sont universelles et valent aussi bien pour les solutions que pour les gaz (8). Ces découvertes, qualifiées par ses contemporains de « plus vastes et importantes du domaine des sciences naturelles » (8), ouvrent la voie à une compréhension unifiée de l’état dissous de la matière. Elles auront un impact immense, non seulement en chimie (permettant par exemple de déterminer les masses moléculaires de composés en solution via la mesure de la pression osmotique), mais aussi en biologie (où les phénomènes osmotiques sont fondamentaux) et en géologie.
Alors même que van ’t Hoff établit les lois de la solution idéale, un jeune chimiste suédois du nom de Svante Arrhenius propose entre 1884 et 1887 la théorie de la dissociation électrolytique, expliquant que les électrolytes se dissocient en ions en solution aqueuse. Ce cadre théorique, d’abord accueilli avec réserve, fournit une explication à la « déviation » observée par van ’t Hoff pour les électrolytes : le coefficient i dépasse 1 parce que la substance se dissocie en plusieurs entités chargées. Arrhenius et van ’t Hoff, dont les travaux se complètent admirablement, finissent par se rejoindre. En 1888, Arrhenius se rend même à Amsterdam pour travailler avec van ’t Hoff, devenant le premier chercheur étranger accueilli dans son laboratoire (9). Grâce à l’appui de van ’t Hoff et d’autres chimistes influents comme Wilhelm Ostwald, la théorie ionique d’Arrhenius sera finalement acceptée et viendra conforter la portée générale des lois de van ’t Hoff (9). Ensemble, ces avancées posent les fondations de la chimie physique, discipline naissante consacrée à l’étude des principes physiques régissant les systèmes chimiques.
Par ailleurs, soucieux de donner à la chimie physique une reconnaissance institutionnelle, van ’t Hoff s’implique dans la création d’une revue scientifique dédiée. En 1887, il s’associe à Ostwald pour fonder la Zeitschrift für physikalische Chemie (Revue de chimie physique), publiée à Leipzig (6). Ce journal, le premier dans son genre, devient rapidement la référence du domaine et contribue à structurer la nouvelle communauté des chimistes-physiciens. Ostwald et van ’t Hoff passeront pour cette raison à la postérité comme deux des « pères » fondateurs de la chimie physique moderne (11). La renommée de van ’t Hoff à l’international ne cesse alors de croître : son laboratoire d’Amsterdam attire de nombreux étudiants et chercheurs étrangers désireux d’apprendre auprès du pionnier. Toutefois, cette réussite a un revers pour le savant néerlandais. À mesure que son prestige augmente, ses obligations académiques s’alourdissent. À l’Université d’Amsterdam, il doit assurer non seulement des cours avancés mais aussi l’enseignement de base à de grands effectifs d’étudiants (y compris en première année de médecine), sans parler des examens et des tâches administratives (6). Ces responsabilités, quoique acceptées consciencieusement, amputent son temps de recherche et deviennent une source de frustration pour cet esprit créatif avide de découvertes. Van ’t Hoff milite même pour la création d’un statut particulier de chercheurs dédiés uniquement à la science, sans charges d’enseignement, idée assez en avance sur son temps (7).
De l’Université de Berlin à la consécration
En 1896, après 18 années passées à Amsterdam, Jacobus van ’t Hoff saisit l’opportunité de se libérer de ses obligations pédagogiques pour se consacrer pleinement à la recherche. Il accepte une invitation prestigieuse de la Prussian Academy of Sciences à Berlin, qui lui offre un poste de professeur honorifique assorti d’un siège à l’Académie et, surtout, dispensé de tout enseignement régulier (6). À 44 ans, van ’t Hoff déménage donc en Allemagne, où il rejoint une pléiade de grands scientifiques de l’époque. Installé à Berlin, il s’attelle aussitôt à un ambitieux projet de recherche interdisciplinaire, témoignant de sa curiosité sans frontières : l’étude de l’origine des dépôts océaniques de sel. Entre 1896 et 1905, aux côtés de son collaborateur Wilhelm Meyerhoffer, il conduit une série d’expériences pour reconstituer en laboratoire la formation des vastes gisements de sels de potassium et de magnésium, tels ceux de Staßfurt exploités par l’industrie allemande (10). En évaporant des solutions salines et en recréant des conditions de cristallisation à différentes concentrations, van ’t Hoff applique les lois physico-chimiques à l’échelle géologique (10). Cette démarche pionnière, mariant la chimie des solutions et la minéralogie, fait de lui l’un des premiers à utiliser des résultats de laboratoire pour expliquer des phénomènes naturels à grande échelle. Les résultats de ces recherches sur l’évaporation des mers intérieures sont publiés dans une série de mémoires de l’Académie prussienne, puis rassemblés dans un ouvrage de synthèse en deux volumes (Zur Bildung ozeanischer Salzablagerungen, 1905-1909) (10). Van ’t Hoff y décrit notamment la formation successive de différents minéraux (halite, sylvine, etc.) lors du dessèchement progressif d’une lagune, travaux qui enrichissent autant la géologie que la chimie des solutions. Jusqu’à la fin de sa vie, ce sera sa dernière grande aventure scientifique.
La fin du XIX^e siècle voit la consécration de la carrière de van ’t Hoff. Sa contribution exceptionnelle au savoir chimique est reconnue au plus haut niveau en 1901, lorsque l’Académie royale des sciences de Suède lui décerne le premier prix Nobel de chimie de l’Histoire (12). Le jury Nobel salue en lui le savant qui « a rendu des services extraordinaires en découvrant les lois de la dynamique chimique et de la pression osmotique dans les solutions » (12). À Stockholm, le 10 décembre 1901, Jacobus van ’t Hoff reçoit ainsi la toute première médaille Nobel de chimie, devenant un symbole vivant de l’essor de la chimie physique. Cette distinction prestigieuse vient couronner des années de travail novateur et place définitivement son nom au panthéon des grands scientifiques. Mais ce n’est pas la seule récompense qu’il a accumulée : déjà en 1893, la Royal Society de Londres lui avait attribué la médaille Davy conjointement avec son collègue Le Bel, pour leurs travaux fondateurs en stéréochimie (12). La France, quant à elle, l’avait fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1894 en reconnaissance de l’importance de ses recherches (12). Van ’t Hoff est également élu membre correspondant ou honoraire d’un grand nombre d’académies et sociétés savantes à travers le monde : l’Académie royale des sciences des Pays-Bas (dès 1885), l’Académie des sciences de Paris (élu correspondant en 1905), la Chemical Society de Londres, l’Académie de Göttingen, l’American Chemical Society, entre autres (12). Plusieurs universités de premier plan lui décernent des doctorats honoris causa – Harvard et Yale en 1901, l’Université Victoria de Manchester en 1903, Heidelberg en 1908, pour n’en citer que quelques-uns (12). En 1911, quelques semaines avant sa mort, il est honoré par l’Académie prussienne qui lui remet la médaille Helmholtz pour l’ensemble de son œuvre scientifique (12). Cette même année, il est nommé sénateur de la Société Kaiser-Wilhelm nouvellement fondée, gage de la haute estime de la communauté scientifique allemande (12). Jamais van ’t Hoff n’avait recherché les honneurs, mais ceux-ci sont venus naturellement consacrer son rôle de précurseur.
Malgré sa renommée, Jacobus van ’t Hoff demeure toute sa vie d’un tempérament modeste et discret, plus passionné par la science que par les mondanités. Ses proches et élèves le décrivent comme un homme franc, sincère, d’une grande intégrité intellectuelle et d’une générosité sans faille (15). Grand amoureux de la nature, il profite de ses loisirs pour se ressourcer au grand air : déjà étudiant à Leyde, il participait volontiers à des excursions botaniques, et lors de son séjour à Bonn, il arpente avec enthousiasme les sentiers de l’Eifel et les bords du Rhin (15). Plus tard, il restera un infatigable voyageur, curieux de découvrir de nouveaux horizons (il relatera par exemple avec émerveillement un voyage de conférences aux États-Unis). Van ’t Hoff est également un esprit cultivé, nourri de philosophie et de littérature. Dans son discours inaugural prononcé en 1878 à Amsterdam, intitulé « De la puissance de l’imagination dans la science », il ose affirmer que la créativité imaginative est une qualité essentielle des plus grands savants – idée qu’il illustre en citant les parcours de Newton, Davy ou Faraday (11). Cette conviction d’une nécessaire part de poésie dans la démarche scientifique, venant d’un chimiste aussi rigoureux, étonne mais marque les esprits. Elle révèle chez van ’t Hoff une personnalité complexe, à la fois rigoureuse et inspirée.
Au début de l’année 1911, la carrière de Jacobus van ’t Hoff est brutalement interrompue par la maladie. Après quelques mois d’une santé déclinante, il s’éteint le 1^er mars 1911 à Steglitz, près de Berlin, emporté par une tuberculose pulmonaire à l’âge de 58 ans (14). Ses funérailles ont lieu à Berlin, où il est inhumé au cimetière de Dahlem (14). La nouvelle de sa disparition suscite une vive émotion dans le monde scientifique. Les hommages affluent de toute part, soulignant le vide laissé par celui que l’on considérait comme l’un des chimistes les plus brillants de son temps, mais aussi un homme d’une grande valeur humaine.
Héritage et postérité
Plus d’un siècle après sa mort, l’héritage de Jacobus Henricus van ’t Hoff demeure omniprésent dans les sciences chimiques et au-delà. Ses contributions ont façonné des domaines entiers : la stéréochimie, dont il est co-initiateur, est aujourd’hui un chapitre fondamental de la chimie organique, expliquant la chiralité des médicaments, la structure des biomolécules et bien d’autres phénomènes. De même, ses travaux en chimie physique ont pavé la voie à des générations de chercheurs étudiant les cinétiques de réaction, les équilibres et la thermodynamique des solutions. Les lois qu’il a découvertes, telles que la relation de van ’t Hoff sur la variation des constantes d’équilibre avec la température ou la formule de la pression osmotique, figurent toujours dans tous les manuels de chimie. Le facteur de van ’t Hoff, notion apprise dès l’enseignement secondaire par les étudiants en chimie, perpétue son nom dans le langage scientifique courant.
Au-delà des concepts, l’image même de van ’t Hoff continue d’inspirer. Il reste dans l’histoire comme le premier Nobel de chimie, celui qui a montré la voie en faisant entrer la chimie dans l’ère moderne des explications tridimensionnelles et des lois physico-chimiques quantitatives. Son audace intellectuelle – oser proposer en 1874 une architecture invisible des molécules – et sa capacité à unifier la chimie et la physique servent d’exemple. De nombreux contemporains et historiens ont reconnu en lui un génie scientifique. L’un de ses anciens étudiants, le professeur Harry Jones, écrira en 1911 que van ’t Hoff était « l’un des hommes les plus modestes, honnêtes et désintéressés » qu’il ait connus, et que son nom figurera aux côtés des très grands esprits comme Maxwell, Pasteur, Helmholtz ou Lorentz dans l’histoire des sciences (15). De fait, van ’t Hoff a reçu de son vivant et posthumément d’innombrables honneurs à travers le monde, et son souvenir est également gravé de façon plus insolite dans la culture scientifique – par exemple, un astéroïde (34978) a été baptisé van ’t Hoff en son honneur (à l’image d’autres savants dont le nom vogue dans le ciel).
En définitive, Jacobus Henricus van ’t Hoff laisse l’héritage d’un pionnier qui a ouvert de nouvelles dimensions à la chimie. Son parcours, alliant imagination et expérimentation, a transformé la compréhension de la structure de la matière et des lois qui la gouvernent. Il a inspiré ses pairs et ses successeurs par son enthousiasme communicatif pour la recherche fondamentale. Aujourd’hui encore, chaque fois qu’un chimiste envisage la forme spatiale d’une molécule ou qu’un scientifique utilise une équation d’équilibre pour prédire le résultat d’une réaction, l’ombre bienveillante de van ’t Hoff n’est jamais loin. Son nom, solidement ancré dans les lois et principes scientifiques, reste synonyme d’une révolution intellectuelle qui a fait entrer la chimie dans la modernité, et sa vie exemplaire continue d’être célébrée comme celle d’un géant de la science.
Références :
- Wikipédia (fr) – Jacobus Henricus van ’t Hoff, section Enfance et études (famille, orientation imposée et inclinations de jeunesse)fr.wikipedia.org.
- NobelPrize.org – Biographie de J. H. van ’t Hoff (parcours académique : diplôme de Delft en 1871, expérience en sucrerie, études à Leyde, Bonn chez Kekulé, Paris chez Wurtz, doctorat à Utrecht en 1874)nobelprize.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (publication de 1874 sur la stéréochimie : concept du carbone tétraédrique et lien avec l’activité optique)nobelprize.org.
- Wikipédia (fr) – Jacobus Henricus van ’t Hoff, section Chercheur en chimie (réaction critique d’Hermann Kolbe en 1877, citation moqueuse sur La chimie dans l’espace)fr.wikipedia.org.
- Wikipédia (fr) – Jacobus Henricus van ’t Hoff, section Chercheur en chimie (soutiens de Wislicenus et Viktor Meyer autour de 1880, reconnaissance progressive de la stéréochimie)fr.wikipedia.org.
- Wikipédia (fr) – Jacobus Henricus van ’t Hoff, section Chercheur en chimie (carrière à Amsterdam : création en 1887, avec Ostwald, de la Zeitschrift für physikalische Chemie ; départ en 1896 pour un poste à Berlin sans enseignement)fr.wikipedia.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (ouvrage Études de dynamique chimique de 1884 et principe du déplacement d’équilibre avec la température, précurseur du principe de Le Chatelier)nobelprize.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (travaux de 1885 sur les solutions diluées : découverte des lois de la pression osmotique analogue aux gaz et définition du coefficient i, « facteur de van ’t Hoff »)nobelprize.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (dissociation électrolytique : confirmation des lois de van ’t Hoff par la théorie d’Arrhenius, collaboration avec Arrhenius à Amsterdam en 1888)nobelprize.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (période de Berlin : recherches sur l’origine des gisements de sel océaniques, application des résultats de laboratoire à la géologie, publication Zur Bildung ozeanischer Salzablagerungen en 1905-09)nobelprize.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (conférence inaugurale « Imagination dans la Science », van ’t Hoff et Ostwald fondateurs de la chimie physique, importance de l’imagination chez les grands savants)nobelprize.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (principales distinctions honorifiques : Prix Nobel 1901, membre de multiples académies, médailles Davy 1893 et Helmholtz 1911, Légion d’honneur 1894, doctorats honoris causa Harvard/Yale, etc.)nobelprize.org.
- NobelPrize.org – Biographie de van ’t Hoff (vie privée : mariage en 1878 avec Johanna Francina Mees et naissance de leurs deux filles et deux fils)nobelprize.org.
- Wikipédia (fr) – Jacobus Henricus van ’t Hoff, section Chercheur en chimie (mort le 1er mars 1911 à Steglitz des suites de la tuberculose, enterrement à Berlin)fr.wikipedia.org.
- Popular Science Monthly, vol. 79, juillet 1911 – Article d’H.C. Jones, Johns Hopkins Univ. (hommage posthume : van ’t Hoff décrit comme « l’un des plus modestes et désintéressés des hommes », son nom cité aux côtés de Maxwell, JJ Thomson, Laplace, Pasteur, Helmholtz, Lorentz parmi les plus grands scientifiques)en.wikisource.org.