Figure mondialement admirée, Nelson Mandela est souvent réduit à quelques images d’Épinal : le militant anti-apartheid emprisonné pendant 27 ans, le premier président noir d’Afrique du Sud, l’artisan de la réconciliation nationale. Pourtant, derrière la légende, se cachent des épisodes moins connus qui éclairent autrement la vie de « Madiba ». De son audace de jeunesse à ses combats post-présidence, en passant par des sacrifices personnels déchirants, voici cinq histoires méconnues ou mal connues sur Nelson Mandela, fondées sur des faits vérifiés et des témoignages existants, qui offrent un regard transversal sur l’ensemble de sa vie.
Jeunesse rebelle : l’évasion d’un mariage arrangé
En 1941, le jeune Nelson Mandela prend une décision qui va changer le cours de son destin : il s’enfuit de sa région natale du Transkei pour échapper à un mariage arrangé par son tuteur traditionnel, le régent Jongintaba (1). Âgé de 23 ans, Mandela est alors étudiant à l’université de Fort Hare mais a été renvoyé après une rébellion étudiante. De retour au village pour les vacances, il apprend avec stupeur que le chef tribal a planifié de le marier de force, ainsi que son « frère » de cœur Justice, aux filles de deux notables locaux. Refusant de voir son avenir tracé sans son consentement, Mandela convainc Justice de fuir avec lui. Les deux comparses partent clandestinement en train vers Johannesburg, laissant derrière eux leurs promesses d’union (2). Dans la grande ville, Mandela travaille d’abord comme veilleur de nuit dans une mine avant de rencontrer Walter Sisulu, figure de l’ANC, qui l’aide à trouver un emploi dans un cabinet d’avocats et l’introduit en politique (1). Cette fuite audacieuse, quasi-romanesque, marque le premier acte de rébellion de Mandela, prêt à briser les traditions de son propre peuple pour rester maître de son destin. « Imaginez s’ils étaient restés ici et avaient laissé ces mariages avoir lieu à l’époque ? Il n’aurait probablement pas fini à Johannesburg ni ne se serait impliqué dans la politique de l’époque… C’était une bénédiction déguisée », confiera plus tard Nozolile Mtirara, l’une des jeunes femmes initialement promises (2). Ce choix courageux ouvre à Mandela la voie de l’engagement et de la lutte anti-apartheid, loin de la vie rangée qu’on voulait lui imposer.
Un Shakespeare clandestin sur Robben Island
Pendant ses longues années d’emprisonnement sur l’île-prison de Robben Island, Mandela puise de l’inspiration là où on l’attend peu : dans les œuvres de William Shakespeare. Un exemplaire des Œuvres complètes du dramaturge anglais circule en secret parmi les détenus politiques dans les années 1970, dissimulé sous la couverture d’un livre religieux pour tromper la surveillance des gardiens. Ce livre, surnommé la « Bible de Robben Island », contient les pièces de Shakespeare annotées par les prisonniers de l’ANC, chacun y ayant souligné son passage préféré. Nelson Mandela y choisit une citation extraite de Jules César qui résonne avec son état d’esprit de résistant : « Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort; les braves ne goûtent la mort qu’une seule fois. » Il appose ses initiales « N. R. D. Mandela » et la date du 16 décembre 1977 en marge de ce passage (3). Ce vers de Shakespeare, médité depuis le confinement d’une cellule austère, illustre la philosophie de courage tranquille de Mandela face à l’adversité. Le précieux volume, prêté par l’ancien détenu Sonny Venkatrathnam qui l’avait fait entrer clandestinement, est aujourd’hui conservé comme un symbole de la puissance de la littérature à soutenir l’esprit des prisonniers politiques (3). Cet épisode méconnu montre un Mandela érudit et introspectif, trouvant dans Shakespeare du réconfort et des leçons universelles de bravoure pendant l’une des périodes les plus sombres de sa vie.
Rencontre improbable à Orania : la main tendue à la veuve de l’apartheid
Au cours de sa présidence (1994-1999), Mandela continue de surprendre par ses gestes de réconciliation inattendus. L’un des plus remarquables a lieu le 15 août 1995, lorsque le président sud-africain décide de se rendre à Orania, un petit village exclusivement peuplé de Blancs Afrikaners, farouchement attachés à l’héritage de l’apartheid. Là, dans ce bastion communautaire fondé pour préserver la culture afrikaner, vit Betsie Verwoerd, 94 ans, veuve de Hendrik Verwoerd – l’« architecte de l’apartheid » assassiné en 1966. Nelson Mandela va à sa rencontre et partage avec elle un simple café dans son modeste salon. La nouvelle de cette visite éclair crée la stupeur : voir Mandela, icône de la liberté noire, poser amicalement le bras autour de la veuve du théoricien de la ségrégation, relève pour beaucoup de l’inimaginable. La scène est immortalisée par une photo diffusée dans le monde entier, montrant les deux anciens adversaires idéologiques côte à côte, symbolisant la possibilité du pardon et du dialogue (4). « Je m’identifie au souhait de mon peuple d’avoir un volkstaat (État du peuple afrikaner) qui pourrait se développer dans cette partie du pays », déclare Betsie Verwoerd en afrikaans devant Mandela, exprimant son attachement à un foyer séparé pour les siens. Mandela lui répond calmement : « Je veux une Afrique du Sud unie, où nous cesserons de penser en termes de couleur » (4). Ce rapprochement humain, au-delà des rancœurs historiques, suscite des réactions contrastées : admiration chez ceux qui saluent la grandeur d’âme de Mandela, mais aussi incompréhension, voire colère, chez certains tant du côté blanc que noir du pays. Quoi qu’il en soit, cette rencontre d’Orania reste l’un des épisodes les plus méconnus de son mandat, illustrant concrètement sa philosophie de la réconciliation nationale « arc-en-ciel », prête à tendre la main même aux plus irréductibles de ses anciens adversaires.
Un prix Nobel sur la liste des terroristes jusqu’en 2008
Autre fait peu connu concernant Nelson Mandela : longtemps après sa libération et même après son accession à la présidence, il est resté officiellement considéré comme un « terroriste » par certains gouvernements occidentaux. En effet, du début des années 1980 jusqu’en 2008, le nom de Mandela figurait sur la liste noire des personnes terroristes établie par les États-Unis (5). La raison ? Son appartenance et son rôle dirigeant au sein de l’African National Congress (ANC), mouvement de libération nationale que l’administration américaine de l’époque de la Guerre froide assimilait à une organisation terroriste en raison de son bras armé et de ses liens avec le bloc communiste (5). Ce n’est qu’en juin 2008 – près de quinze ans après que Mandela a reçu le prix Nobel de la paix et quitté le pouvoir – qu’une loi signée par le président George W. Bush a formellement retiré Mandela et l’ANC de cette liste noire, levant enfin cette anachronique appellation (5). « Nelson Mandela n’a rien à faire sur la liste de surveillance du gouvernement », avait commenté à cette occasion le sénateur John Kerry, saluant l’entrée en vigueur de la loi de retrait. Le Royaume-Uni également, durant les années Thatcher, avait maintenu des positions similaires : Margaret Thatcher qualifia un jour l’ANC d’« organisation terroriste typique », reflétant combien Mandela fut longtemps perçu à tort comme un extrémiste par certains dirigeants occidentaux de l’époque. Ce n’est qu’avec le recul historique et l’évolution du contexte géopolitique que l’image de Mandela est passée unanimement de celle de « terroriste » à celle de héros de la paix. L’épisode de la liste noire américaine, peu connu du grand public, rappelle le décalage qui a pu exister entre la stature morale incontestable de Mandela et la méfiance qu’il a longtemps suscitée dans les chancelleries occidentales durant la Guerre froide.
Deuils en prison et regrets d’un père
Derrière le leader politique se cachait un homme confronté à de lourds sacrifices personnels. Pendant son incarcération, Mandela a payé son engagement d’un prix intime dont on parle peu : il a perdu des êtres chers sans pouvoir leur dire adieu. En 1968, sa mère, Nosekeni Fanny Mandela, décède alors qu’il croupit sur Robben Island. L’année suivante, en juillet 1969, c’est son fils aîné Madiba Thembekile (surnommé Thembi), 24 ans, qui meurt dans un accident de voiture. Les autorités sud-africaines de l’époque, inflexibles, interdisent à Mandela de se rendre aux obsèques de sa mère comme à celles de son fils (6). Depuis sa cellule, le prisonnier 46664 est accablé. Il l’écrira plus tard : « Il faut être enfermé dans une cellule de prison pour apprécier la douleur paralysante qui vous saisit lorsque la mort frappe vos proches », confie-t-il dans une lettre, décrivant le chagrin amplifié par l’isolement (7). Mandela apprendra la mort de Thembi par un télégramme laconique, sans aucune information sur les circonstances du drame, ce qui le hantera des années durant. Dans sa correspondance clandestine, il exprime son impuissance et sa détresse de père endeuillé. Plus largement, au fil des lettres qu’il rédige depuis sa geôle, Mandela s’interroge sur le sens de son sacrifice familial. « Est-on justifié à négliger sa famille au nom d’un engagement dans de plus grandes causes ? Est-il juste de condamner ses jeunes enfants et ses parents âgés à la pauvreté et à la souffrance dans l’espoir de sauver les multitudes misérables de ce monde ? », écrit-il lucidement en 1971, révélant le dilemme moral qui le tourmente (7). Libéré en 1990, Mandela portera toujours en lui cette douleur sourde. En 1995, alors qu’il réconforte les filles de son vieil ami Joe Slovo lors des funérailles de ce dernier, il leur confie dans l’aube naissante que « son seul regret » est que ses propres enfants – comme ceux de tant de ses camarades de lutte – « aient eu à payer le prix des engagements de leurs parents » (7). Homme d’État aux convictions inébranlables, Mandela admet ainsi, avec une humilité poignante, que la liberté de tout un peuple s’est construite au sacrifice des bonheurs privés et de l’enfance de ses proches. Ces regrets intimes, rarement évoqués en public, montrent une facette plus vulnérable de l’icône sud-africaine : celle d’un père et d’un mari qui a conscience d’avoir, par devoir, manqué à ses obligations familiales, et qui en a souffert.
De son audace de jeune homme défiant les traditions jusqu’à ses combats de vétéran de la politique internationale, en passant par des gestes de réconciliation audacieux et des peines familiales muettes, Nelson Mandela n’a cessé de surprendre et d’inspirer. Ces cinq histoires méconnues, rigoureusement sourcées, témoignent que la vie de Mandela recèle bien plus que ce que la mémoire collective en a retenu. Elles n’enlèvent rien à la légende, au contraire : elles la complètent en dévoilant l’homme derrière le héros, avec ses contradictions, ses souffrances et ses valeurs profondément humanistes. Un rappel que Mandela, avec son parcours complexe et ses choix parfois méconnus, demeure une source inépuisable d’enseignements sur le courage, le pardon et l’engagement.
Sources
- William Finnegan, The New Yorker – « Postscript: Nelson Mandela, 1918-2013 » (8 juin 2013) newyorker.com
- Brand South Africa (reprenant SA News) – « How Mandela chose love over tribal custom » (9 déc. 2013) brandsouthafrica.combrandsouthafrica.com
- Mark Brown, The Guardian – « British Museum Shakespeare exhibition to include prized Robben Island copy » (17 juil. 2012) theguardian.com
- Stella Mapenzauswa, Reuters – « No tears but grudging respect for Mandela in white Afrikaner enclave » (7 déc. 2013) reuters.comreuters.com
- Le Monde (blog Big Browser) – « Quand Mandela était considéré comme un terroriste par l’Angleterre et les États-Unis » (6 déc. 2013) lemonde.frlemonde.fr
- Google Arts & Culture (Nelson Mandela Centre of Memory) – « A Brief History of Nelson Mandela’s Life » (Nelson Mandela Foundation) artsandculture.google.com
- Gillian Slovo, The Guardian – « Nelson Mandela’s unpublished prison letters are full of life and love » (14 juil. 2018) theguardian.comtheguardian.com